Ben Schaub :
Je me brossais les dents et, lorsque j’ai craché dans le lavabo, il y avait du sang. Je me suis dit : « Ce n’est pas bon signe. » Je me suis rendu chez le dentiste, qui m’a dit que je souffrais de gingivite et que mon corps combattait une infection. En y réfléchissant, je réalise que je ne m’occupais pas assez de mes dents.
Jay Ingram :
Voici notre invité, Ben Schaub. Il est ici pour nous expliquer comment il est devenu un maniaque des soins dentaires et gingivaux. C’est une histoire qui, contre toute attente, est liée à la santé cérébrale.
Allison Sekuler :
Bienvenue à Défier la démence, le balado pour quiconque a un cerveau.
Jay Ingram :
Défier la démence, c’est vivre de manière à garder son cerveau en santé et à réduire les risques de démence. En effet, la démence n’est pas déterminée par nos gènes. Si la génétique peut jouer un rôle, des facteurs liés au mode de vie, comme l’isolement social et la pollution de l’air peuvent aussi entraîner des conséquences déterminantes.
Allison Sekuler :
Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, les meilleures preuves scientifiques disponibles indiquent que, si nous apportions des changements sains pour contrer ces facteurs de risque, nous pourrions réduire d’au moins 45 % les cas de démence à l’échelle de la planète.
Jay Ingram :
Aujourd’hui à l’émission, nous parlerons de la santé buccodentaire et du risque de démence. Cet épisode de Défier la démence est destiné à quiconque a un cerveau, et, comme vous le verrez, à quiconque a des dents et des gencives. Je m’appelle Jay Ingram. Je suis journaliste scientifique. J’ai consacré la majeure partie de ma carrière à l’étude du cerveau.
Allison Sekuler :
Je m’appelle Allison Sekuler. Je suis présidente et scientifique en chef à l’Académie de recherche et d’éducation Baycrest et au Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement.
Jay Ingram :
Joignez-vous à nous pour défier la démence. Parce qu’il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau.
Allison Sekuler :
Prenez un instant pour réfléchir à vos dents et à vos gencives. Nous y pensons quand c’est l’heure de se brosser les dents ou quand quelque chose est coincé entre elles. Mais, après cette émission, vous envisagerez peut-être les soins dentaires et gingivaux sous un autre angle, la prochaine fois que vous vous brosserez les dents.
Jay Ingram :
De nombreuses personnes prennent grand soin de leurs dents et de leurs gencives, car leur dentiste leur a expliqué que la santé buccodentaire est essentielle à la santé générale. Et la science le confirme. Des études scientifiques établissent un lien entre la santé buccodentaire et la santé de notre cœur, de nos veines et de nos artères. Je pense toutefois qu’il est raisonnable d’affirmer que beaucoup de gens ignorent qu’il existe de nouvelles données établissant un lien entre la santé buccodentaire et le risque de développer une démence.
Allison Sekuler :
Il existe des preuves scientifiques suggérant que ce risque pourrait être important. À quel point? C’est une question que nous aborderons plus tard dans l’émission avec l’aide d’un expert en la matière.
Jay Ingram :
Mais d’abord, rendons-nous dans un cabinet de dentiste à Toronto pour rencontrer une personne qui s’efforce de rester en bonne santé physique et mentale en prenant soin de ses dents et de ses gencives.
Sabrina Mischianti :
I’m going to get you to turn your head to the right a bit. Perfect.
Je vais vous demander de tourner un peu la tête vers la droite. Parfait.
Allison Sekuler :
La personne assise dans le fauteuil de dentiste est Ben Schaub. Il a 65 ans et prend très au sérieux sa santé buccodentaire.
Ben Schaub :
Eh bien, j’étais assis là, et je me disais que je ne souhaitais pas apprendre que j’avais de l’inflammation ou que le dentiste voyait des rougeurs ou une infection des gencives.
Allison Sekuler :
Vous avez peut-être déjà entendu le nom de Ben dans le générique de cette émission. Il est rédacteur et réalisateur associé de Défier la démence. Son rôle consiste à effectuer des recherches et à trouver des invités pour notre émission. Est-ce que cela signifie que Ben s’est lui-même proposé pour ce rôle?
Ben Schaub :
Oui, en quelque sorte. J’ai dû obtenir l’accord de tout le monde, mais en réalité, je n’ai trouvé personne qui soit aussi méticuleux que moi en matière de soins buccodentaires. Nous avions également besoin de quelqu’un connaisse le risque de démence, ce qui est une préoccupation majeure pour moi.
Allison Sekuler :
Ben s’est rendu au cabinet de la Dre Sue Ann Choo pour un nettoyage dentaire et un examen des gencives par l’hygiéniste Sabrina Mischianti.
Sabrina Mischianti :
So with the water scaler, the tip vibrates back and forth really quickly. And so the water is only there to cool the tip down, but that’s the only purpose of it. It’s the tip of the scaler moving back and forth really quickly that gets the tartar off.
Avec le détartreur à ultrasons, l’embout vibre très rapidement d’avant en arrière. L’eau sert seulement à refroidir l’embout, c’est tout. Ce qui enlève le tartre, c’est vraiment le mouvement rapide de l’embout.
Ben Schaub :
It’s like a tiny jackhammer.
C’est comme un tout petit marteau-piqueur.
Sabrina Mischianti :
It’s what it is. Pretty much.
Exactement, c’est ça.
Allison Sekuler :
Ceux et celles qui travaillent sur cette émission réfléchissent souvent à leur propre risque de démence. Nos invités experts nous prodiguent des conseils pour adopter un mode de vie plus sain, comme bien manger ou réduire notre consommation d’alcool, et nous nous efforçons de les suivre.
Ben Schaub :
Ce n’est pas facile, mais je fais effectivement plus d’exercice et d’activité physique. Je consomme très peu d’alcool. Je m’efforce sciemment d’avoir une vie sociale aussi active que possible. Je suivais déjà un régime alimentaire sain pour le cerveau, et j’y suis encore plus attentif aujourd’hui, en consommant beaucoup de bleuets et de légumes à feuilles vertes. Je prends également grand soin de mes dents et de mes gencives.
Allison Sekuler :
Lorsque Ben a commencé à travailler à l’émission, il a découvert le lien entre la santé buccodentaire et la démence.
Ben Schaub :
Je me suis dit : « En effet, c’est logique. Toute inflammation dans le corps est mauvaise pour le cœur. Pourquoi en serait-il autrement pour le cerveau? » Et j’ai su que j’étais sur la bonne voie, car à cette époque, je prenais déjà très bien soin de mes dents et de mes gencives.
Sabrina Mischianti :
And then just turn to the left a bit for me. Perfect. So last time we kind of talked about angling your waterpik a little bit more into that front tooth there. Were you able to do that?
Et maintenant, tournez un peu la tête vers la gauche. Parfait. La dernière fois, on avait parlé d’orienter l’hydropulseur un peu plus vers cette dent de devant. Est-ce que vous avez réussi à le faire ?
Ben Schaub :
Did it look like it?
Ça se voit ?
Sabrina Mischianti :
It looks clean for sure. You’re always going to get a little bit of tartar down here just because you have that salivary gland right underneath your tongue. So when your saliva enters your mouth, it’s going to hit these teeth first, the backs of them. And any little bit of plaque there is going to calcify very quickly. Everybody gets a little bit of tartar buildup down here, but you’re doing everything you’re supposed to be doing.
Oui, c’est propre. Vous aurez toujours un peu de tartre ici en bas, simplement parce que vous avez une glande salivaire juste sous la langue. Quand la salive arrive dans la bouche, elle touche d’abord ces dents-là, à l’arrière. Et la moindre plaque se transforme très vite en tartre. Tout le monde a un peu d’accumulation à cet endroit, mais vous faites tout ce qu’il faut.
Allison Sekuler :
À présent, Ben est très soucieux de sa santé buccodentaire, ce qui n’a pas toujours été le cas.
Ben Schaub :
Il y a environ 20 ans, alors que je me brossais les dents, j’ai vu du sang en crachant dans le lavabo. J’ai pensé que ce n’était pas bon signe. J’ai consulté un dentiste qui m’a dit : « Vous souffrez de gingivite, votre corps lutte contre une infection. » Cela m’a fait peur. On m’a informé que ce n’était pas bon pour ma santé générale. Je suis rentré chez moi et j’ai utilisé de la soie dentaire pendant un certain temps mais, comme pour beaucoup de choses, certains changements ne durent pas et j’ai fini par ne plus l’utiliser aussi régulièrement. Avec le recul, je me rends compte que je ne prenais pas soin de mes dents.
Allison Sekuler :
En 2012, lorsque Ben a consulté pour la première fois sa dentiste actuelle, la Dre Choo, certains signes indiquaient que sa santé buccodentaire se détériorait. D’après sa fiche dentaire de l’époque, l’hygiéniste avait noté la formation de poches parodontales autour de certaines dents.
Sabrina Mischianti :
So in the past, you’ve had two five millimeter pockets there, but they’ve been stable. So we’ll check that again. Open wide for me.
Avant, vous aviez deux poches de cinq millimètres ici, mais elles sont restées stables. On va vérifier ça à nouveau. Ouvrez grand.
Allison Sekuler :
Les poches se forment lorsque l’inflammation affaiblit les fibres minuscules qui relient normalement la gencive à la dent. Et lorsque les fibres se décomposent, un espace se crée. Les aliments et les bactéries s’y logent, provoquant une infection. Avec le temps, la poche s’approfondit. Le brossage et l’utilisation de la soie dentaire ne permettent plus d’atteindre les bactéries et les aliments qui s’y trouvent, et l’inflammation devient chronique. Il y a quelques années, Ben a appris que sa santé buccodentaire s’était sérieusement détériorée. La Dre Choo lui a expliqué que les poches gingivales avaient dégénéré en parodontite, ce qui risquait de lui faire perdre plusieurs dents.
Dans le cas de la parodontite, le tartre s’accumule autour des dents et, comme il est rempli de bactéries, le corps envoie des globules blancs pour combattre l’infection. Malheureusement, ces globules ne font pas la distinction entre les bactéries nocives et l’os qui maintient les dents en place. Plus la poche est profonde, plus l’os est détruit et plus les dents se déchaussent, ce qui peut entraîner leur perte. À ce stade, la chirurgie parodontale est la seule option pour sauver les dents.
Ben Schaub :
C’était effrayant. Qui souhaite perdre ses dents? J’ai donc décidé de subir l’intervention chirurgicale.
Allison Sekuler :
Dans le cas de Ben, le parodontiste a pratiqué des incisions à trois endroits de ses gencives et procédé à un nettoyage en profondeur de ses dents. Les gencives ont été redéfinies afin de réduire la profondeur des poches, ce qui permet à Ben d’assurer plus facilement la propreté de ses dents et de ses gencives.
Ben Schaub :
Après une chirurgie parodontale, le plus important, c’est ce qu’on fait après. Il faut vraiment bien nettoyer ses dents et les poches. Les poches ne disparaissent pas. Elles sont toujours là. Après, la situation se stabilise et les dents demeurent en place. Maintenant, je me brosse les dents deux fois par jour et j’utilise de la soie dentaire une fois par jour. J’ai une brossette interdentaire recourbée, pour atteindre les endroits difficiles d’accès. Comme j’ai des poches, j’utilise méticuleusement un hydropulseur et, de temps en temps, j’ajoute du peroxyde d’hydrogène à l’eau pour m’assurer d’éliminer toutes les bactéries qui s’y trouvent.
Sabrina Mischianti :
Turn your head towards me a little. Thank you. So you want to just try and keep everything as clean as possible just to prevent that inflammation from happening. And then it doesn’t just sit in your mouth, right? Everything is connected, so your mouth is connected to the rest of your body. So it goes to your heart. It affects your blood sugars. So people who are diabetic, it’s even more important for them to keep their mouth nice and clean.
Tournez un peu la tête vers moi. Merci. L’important, c’est vraiment de garder tout le plus propre possible pour éviter l’inflammation. Et ce n’est pas juste la bouche : tout est lié dans le corps. La bouche est connectée au reste, ça peut avoir un impact sur le cœur, sur la glycémie. Donc pour les personnes diabétiques, c’est encore plus important de bien maintenir une bonne hygiène bucco-dentaire.
Dr. Sue Ann Choo:
Hello,
Bonjour
Ben Schaub :
Hello.
Bonjour
Dr. Sue Ann Choo:
How are you?
Comment allez-vous?
Ben Schaub :
I’m good.
Ça va bien.
Allison Sekuler :
Sabrina fait venir la Dre Choo pour un dernier examen.
Sabrina Mischianti :
So we did have a little periodontal surgery down there.
Il y a eu une petite chirurgie parodontale dans cette zone.
Dr. Sue Ann Choo:
Perfect.
Parfait.
Sabrina Mischianti :
So it’s been stable at five millimeters. The central lingual and the distal lingual.
C’est resté stable à cinq millimètres, au niveau lingual central et lingual distal.
Dr. Sue Ann Choo:
Well, hardly any mobility, which is great.
Il y a très peu de mobilité, ce qui est excellent.
Sabrina Mischianti :
I know. It’s solid.
Oui, c’est bien solide.
Allison Sekuler :
Ben a encore des poches parodontales, mais il veille à ce qu’elles restent propres.
Dr. Sue Ann Choo:
But if you’re not getting food stuck in there anymore and you’re actually able to keep that area clean, then that’s looking great. That actually looks really nice. Even the gums look nice and pink.
Et si la nourriture ne se coince plus là et que vous arrivez à bien nettoyer la zone, alors c’est très bon signe. Franchement, ça a l’air très bien. Même les gencives sont bien roses.
Allison Sekuler :
Ça veut dire que l’inflammation et la parodontite sont bien maîtrisées. Une santé buccodentaire irréprochable.
Dr. Sue Ann Choo :
No infection. And no cavities. All good. Thank you. Thank you.
Pas d’infection, pas de caries. Tout est en ordre. Merci, merci.
Ben Schaub :
Ça fait vraiment plaisir à entendre, parce que c’est la preuve que je peux changer mes habitudes de vie et faire quelque chose de vraiment bon pour moi. Et je sais bien que c’est ce que je dois faire pour le reste de ma vie.
Allison Sekuler :
Une dernière question. Qu’est-ce cela vous fait de parler de détails aussi intimes sur votre santé buccodentaire avec moi, Jay, et nos auditeurs?
Ben Schaub :
C’est un peu bizarre, mais j’y ai réfléchi et je me suis dit que, si cela amenait dix personnes à prendre mieux soin de leur santé buccodentaire et à réduire leur risque de démence, ça en vaudrait vraiment la peine. Je pense que c’est très important.
Jay Ingram :
Alors, que sait-on exactement sur le lien entre la santé buccodentaire et le risque de démence? Notre prochain invité est un expert en la matière. Le Dr James Noble est professeur de neurologie à l’Institut Taub pour la recherche sur la maladie d’Alzheimer et le vieillissement cérébral du Centre médical Irving de l’Université Columbia et de l’Hôpital presbytérien de New York. Il mène des recherches sur l’incidence de la santé buccodentaire et d’autres facteurs liés au parcours de vie sur le risque de démence.
Il y a encore une chose que vous devez savoir à son sujet. Il est issu d’une famille de dentistes, ce qui explique peut-être son intérêt en la matière. Le Dr James Noble nous parle depuis New York. Dr Noble, merci de nous aider à défier la démence.
Dr James Noble :
Merci de m’avoir invité.
Jay Ingram :
Je voudrais approfondir cette question. En quoi le fait d’avoir des dentistes dans votre famille a-t-il influencé votre vie de chercheur?
Dr James Noble :
Pour mon père, parler des dents ou des problèmes de santé de ses patients était tout à fait normal lors des repas en famille. Mon grand-père, son père, était orthodontiste dans le sud-ouest du Michigan et mon père a suivi une formation de parodontiste, c’était donc un sujet dont il parlait assez souvent. Plus tard, pendant ma formation en santé publique, j’ai eu l’occasion d’écrire un chapitre pour un livre qui traitait du lien entre la santé buccodentaire et la démence. Je ne voyais pas ça comme un point de départ vers autre chose, juste comme une tâche qu’on m’avait confiée.
Mais une chose en entraînant une autre, il m’a semblé évident qu’il était possible d’étudier ce sujet d’un point de vue épidémiologique. À l’époque, on savait qu’il existait des liens entre la santé buccodentaire et les accidents vasculaires cérébraux, et que ceux-ci constituaient un facteur de risque de démence. Je me suis alors demandé si la santé buccodentaire elle-même pouvait être aussi un facteur de risque. C’est vraiment là qu’a commencé ma carrière de chercheur.
Jay Ingram :
Et cela s’est avéré vraiment important. Qu’est-ce qui vous a interpellé dans l’histoire de Ben et sa visite chez l’hygiéniste dentaire?
Dr James Noble :
Son expérience m’a intéressé parce qu’il est assez courant de ne pas toujours accorder toute l’attention nécessaire à sa santé buccodentaire. La plupart du temps, on s’en occupe juste avant d’aller chez le dentiste. Juste pour pouvoir répondre que oui, on a utilisé de la soie dentaire alors qu’en fait on n’y a pas touché les 364 jours précédents. C’est aussi important que le reste de ce qu’on regarde chez le médecin, mais comme ça touche au dentaire, on n’y pense pas forcément autant. Par ailleurs, il y a aussi le problème de l’accès aux soins et de leur financement, du moins aux États-Unis.
La plupart des gens n’ont pas d’assurance dentaire, ce qui les amène souvent à négliger cet aspect. Ben était atteint d’une maladie parodontale qui me semble assez courante, d’après les études que nous avons menées ici et ailleurs. Elle touche au moins la moitié de la population âgée en général, voire plus des trois quarts dans de nombreux cas.
Allison Sekuler :
Parlez-nous de votre travail. Quelles découvertes avez-vous faites, vos collègues chercheurs et vous, concernant le lien entre la santé buccodentaire, en particulier les infections, comme la parodontite, et le risque de démence chez les gens?
Dr James Noble :
Tout a commencé avec une étude américaine, appelée National Health and Nutrition Examination Survey III, qui a principalement été menée dans les années 1990. Il s’agissait d’un ensemble de données qu’on pouvait explorer. C’était en fait le terrain de jeu où j’ai évolué pendant ma formation en épidémiologie et en santé publique. À l’époque, cette étude était l’une des rares à porter non seulement sur les résultats cognitifs chez les personnes âgées, mais aussi sur les mesures de santé buccodentaire. Je voulais surtout savoir si un anticorps contre Porphyromonas gingivalis, considéré comme l’une de ces bactéries particulièrement virulentes à l’origine de nombreux problèmes, était vraiment liée à la perte de mémoire. J’ai eu la possibilité d’examiner non pas la bouche, mais les niveaux des anticorps dans le sang. J’ai découvert un lien assez fort, même en tenant compte d’autres facteurs de risque habituels, entre un niveau élevé de cet anticorps dans le sang et des problèmes de mémoire. Alors on s’est demandé si, peut-être, les personnes qui ont des problèmes de mémoire font simplement moins attention à leurs dents. Mais la question vraiment intéressante, c’est plutôt de savoir si une personne qui ne prend pas soin de ses dents peut développer des problèmes de mémoire à cause de ça. C’était juste le début, et ça nous a amenés à nous dire que, si on voulait vraiment bien faire les choses, il fallait mettre en place notre propre base de données. Nous avons donc constitué une cohorte d’environ 1 100 personnes âgées qui ont subi des examens cognitifs et médicaux complets, auxquels nous avons ajouté un examen dentaire.
Allison Sekuler :
À propos de cet anticorps, comment les gens peuvent-ils savoir s’il est présent dans leur bouche? Est-ce que ça va au-delà de la plaque dentaire normale? Peut-on l’attraper si on ne se brosse pas les dents pendant une journée?
Dr James Noble :
Ce n’est pas quelque chose que l’on peut tester de manière conventionnelle, et ça ne sert peut-être pas à grand-chose de le faire. La meilleure approche pour soigner une maladie parodontale, c’est de la traiter chez le dentiste et de la prévenir avant qu’elle ne se développe. Et pour ça, il est essentiel de maintenir une bonne hygiène dentaire, tant à la surface des dents que dans les poches et entre les dents.
Jay Ingram :
Pouvez-vous nous expliquer comment les scientifiques pensent qu’une infection bactérienne dans la bouche pourrait provoquer des changements dans le cerveau et augmenter le risque de démence?
Dr James Noble :
Excellente question. Je dirais qu’il y a trois hypothèses possibles, dont une qui me semble être la plus plausible. Nous ne savons pas encore laquelle est la bonne. Cependant, je dirais tout d’abord que d’après la plupart des données dont nous disposons jusqu’à présent, si l’on examine les mégadonnées, on constate qu’il existe un lien entre l’état de santé buccodentaire et le risque de troubles de la mémoire. Des modèles animaux suggèrent aussi que, si une infection parodontale se développe dans la bouche, ou bien est instillée dans l’estomac d’une souris, elle peut provoquer des changements dans le cerveau qui ressemblent à ceux observés dans la maladie d’Alzheimer. Ce phénomène pourrait s’expliquer par le fait que, quel que soit l’endroit où se trouve l’infection, le corps tente de la combattre.
Donc, si une personne souffre d’une inflammation chronique ou d’une infection, son système immunitaire est stimulé d’une manière différente de celle observée en l’absence d’infection. Et nous savons que le cerveau n’aime généralement pas les inflammations chroniques dans le corps. Il se peut que les maladies parodontales aient une voie finale commune avec d’autres facteurs de risque connus de démence, comme le diabète, le tabagisme, un mode de vie sédentaire, qui créent un environnement inflammatoire chronique de faible intensité. Pour moi, c’est le lien le plus plausible. D’autres données suggèrent qu’il pourrait y avoir une sorte d’infection transitoire minime que le cerveau parvient à éliminer, mais qu’il reste une trace de particule infectieuse ou quelque chose de ce genre qui perturbe le cerveau et provoque des changements liés à la maladie d’Alzheimer.
Il existe une troisième voie qui, selon moi, n’est pas aussi bien établie que les deux premières. Celle-ci suggère que, si vous êtes édenté et ne mâchez pas, cela peut donner lieu à une sous-stimulation du cerveau. Je ne pense pas que cette hypothèse soit vraiment convaincante, même si certains modèles animaux intéressants le suggèrent. Il y a une quatrième piste qui pourrait bouleverser toutes ces hypothèses, à savoir que vous pourriez modifier votre régime alimentaire en fonction des dents dont vous disposez. Il est donc plus difficile de mastiquer si vous n’avez pas certaines dents, et il peut en effet être plus difficile de broyer certains aliments en l’absence de dents très précises. Par exemple, on a tendance à broyer les légumes avec les dents du fond de la bouche et à déchirer avec celles du devant, mais cela peut changer si vous pouvez couper la viande et d’autres aliments. On peut toujours les broyer avec les dents du fond. Il se peut donc que l’un des facteurs de risque les mieux établis, à savoir le régime alimentaire dans le cas de la maladie d’Alzheimer et de la démence, ait un lien avec la santé buccodentaire d’une manière que nous ne soupçonnons pas encore.
Jay Ingram :
Parmi les éléments que vous avez énumérés, Dr Noble, vous privilégiez donc, du moins pour l’instant, un type d’effet indirect, probablement inflammatoire?
Dr James Noble :
Pour moi, c’est l’hypothèse la plus convaincante. De nombreuses études se sont penchées sur les marqueurs inflammatoires et ont mis en évidence un lien assez constant. Nous savons également que les maladies parodontales provoquent certains de ces changements inflammatoires.
Allison Sekuler :
Dans cette émission, nous avons évoqué d’autres facteurs de risque de la démence, comme la solitude, une mauvaise alimentation et le manque d’exercice. Quelle est l’importance de la santé buccodentaire par rapport à ces autres facteurs de risque?
Dr James Noble :
Excellente question. Comme vous l’avez déjà mentionné, un article important a été publié récemment dans The Lancet, lequel portait sur la durée de vie, le moment où certains facteurs de risque entrent en jeu et leur incidence globale sur le risque de démence. D’après ce rapport, certains facteurs, comme la perte auditive, étaient associés à 7 % des cas. Autrement dit, 7 % de tous les cas de démence peuvent être attribués à une perte auditive. Le diabète serait responsable de 2 à 3 % des cas. La liste était longue et comportait notamment l’exercice, le mode de vie sédentaire et l’hypertension artérielle.
Les maladies parodontales sont mentionnées dans ce rapport, mais elles ne figurent pas dans la liste, principalement parce que nous ne disposons pas de chiffres assez précis pour le moment. Cependant, ceux que j’ai examinés jusqu’à présent suggèrent qu’elles devraient s’y trouver et jouer un rôle assez important. Par exemple, dans notre collectivité, nous avons observé que les maladies parodontales touchent environ 50 à 75 % des personnes âgées, et entre 20 et 50 % des adultes. Et si l’on suppose que ces maladies sont associées à une augmentation du risque de la démence de l’ordre de 20 à 40 %. Lorsqu’on tient compte à la fois de la fréquence élevée des maladies parodontales et cette augmentation du risque, on obtient un risque attribuable estimé entre 10 et 20 %, ce qui devient significatif à l’échelle de la population. Bien sûr, il s’agit de mes propres calculs, qui devront être validés par des pairs, mais ils restent cohérents avec les résultats observés.
Allison Sekuler :
Donc, même si l’augmentation du risque de démence par les maladies parodontale est faible, c’est un facteur de risque important parce que la maladie parodontale est très courante chez les personnes âgées. Il semble que d’après vos calculs le risque de démence associée aux maladies parodontales soit tout aussi important que celui de la perte auditive, voire plus.
Dr James Noble :
Il semble en effet que ce soit le cas, potentiellement.
Allison Sekuler :
Savons-nous à quelle période de la vie les soins bucco dentaires deviennent vraiment importants pour la santé cognitive? Y a-t-il un moment clé où nous devons vraiment commencer à y penser?
Dr James Noble :
C’est probablement lorsque la première dent apparaît dans la gencive que nous devrions y penser, n’est-ce pas?
Allison Sekuler :
Tôt.
Dr James Noble :
Oui, quand votre enfant ou votre petit-enfant mordille votre doigt et que vous sentez la première dent percer, vous devriez prêter attention aux dents, tout comme vous le faites en vieillissant. Il ne s’agit pas de dire que l’irritation des gencives d’un enfant va provoquer une démence 80 ans plus tard, mais les bonnes habitudes d’hygiène buccodentaire prises en famille sont celles que nous conservons tout au long de notre vie. Si nous consultons un dentiste dès l’adolescence et pendant notre jeunesse, nous serons probablement plus enclins à continuer à le faire en vieillissant, car nous aurons compris l’importance de ces soins dès notre plus jeune âge.
Les maladies parodontales deviennent fréquentes chez les adultes entre 20 et 30 ans. On sait que la forme la plus courante de démence, la maladie d’Alzheimer, a une phase symptomatique de 10 à 15 ans et probablement une phase présymptomatique de 10 à 15 ans. En plus, des preuves convaincantes suggèrent l’existence d’une autre phase de 10 ou 15 ans avant ça. Donc, avant que les premiers troubles dans le cerveau soient détectables, des changements physiologiques ont déjà eu lieu, lesquels mènent à ces effets en aval. Cela met en lumière le moment auquel il devrait y avoir une différence, non pas à 60 ou 70 ans, lorsque les gens présentent des symptômes, ni à 50 ou 60 ans, lorsque la biologie commence à changer, mais à 30 ou 40 ans, avant que ces facteurs en amont ne commencent vraiment à avoir un effet. Il faut donc y penser toute sa vie. On devrait suivre un plan cohérent tout au long de sa vie, car il est vrai aussi que préserver ses dents en vieillissant a des effets différents de ceux qu’on obtient en préservant ses dents à 20 ans.
Jay Ingram :
Donc, même si c’est clairement un facteur à prendre en compte tout au long de la vie, le fait que Ben soit allé chez l’hygiéniste pour traiter sa parodontie reste utile même s’il n’est plus un adolescent?
Dr James Noble :
Absolument. Il est inutile d’attendre. Selon certaines publications que j’ai consultées et certaines analyses que nous effectuons actuellement, la présence d’une inflammation active dans la bouche peut être l’un des indicateurs les plus forts d’un facteur de risque pertinent.
Donc, si ce facteur de risque peut être traité et arrêté de manière significative, alors préserver ses dents ou éviter les maladies parodontales pourrait être d’autant plus important.
Allison Sekuler :
Si vous aviez un conseil à donner à nos auditeurs, quel serait-il?
Dr James Noble :
C’est simple. Brossez-vous les dents et utilisez de la soie dentaire. Il n’y a aucun inconvénient à le faire. C’est ce que je dis à la fin de toutes mes conférences. Ce n’est pas controversé, même si cela peut déplaire à certaines personnes, en particulier l’utilisation de la soie dentaire, il existe de nombreuses preuves démontrant que cela est bon pour le cœur, pour le corps et peut-être aussi pour le cerveau.
Allison Sekuler :
Ben a décrit une routine très élaborée qui comprend le brossage et l’utilisation de la soie dentaire, mais aussi tout un tas d’autres choses. Ce n’est pas tout le monde qui a le temps, les connaissances ou la capacité de le faire. Ce n’est pas tout le monde qui a accès à un dentiste, à un hygiéniste ou, à plus forte raison, à un parodontiste. Le brossage et l’utilisation de la soie dentaire suffisent-ils à eux seuls?
Dr James Noble :
Probablement, à bien des égards, même si des visites régulières chez le dentiste et l’hygiéniste sont aussi importantes, surtout pour les personnes qui ne peuvent pas vraiment assurer elles-mêmes leur hygiène buccodentaire. Je sais que Ben voulait me demander quelle était ma propre routine. J’ai récemment discuté avec mon père et il s’avère que nous avons en fait la même, bien que nous n’en ayons jamais parlé. On se brosse les dents et on passe la soie dentaire dès le matin, avant de manger. Je le fais juste parce que c’est pratique pour moi. Une fois que je suis au rez-de-chaussée pour manger, je suis prêt pour la journée.
Allison Sekuler :
J’ai un goût désagréable dans la bouche quand je me réveille.
Dr James Noble :
Tout à fait. Le raisonnement de mon père est que si vous avez les dents propres quand vous commencez à manger, il y a moins de nourriture qui colle aux dents. Mon père a dit qu’il n’était pas allé chez le dentiste depuis environ 10 ans pour un nettoyage dentaire, car, bon, il est lui-même dentiste. Je n’ai pas de caries. J’en avais une, mais elle a disparu, ce qui a vraiment surpris mon dentiste. Je suis reconnaissant d’avoir grandi dans un milieu où l’eau était fluorée et d’avoir une famille qui m’emmenait régulièrement chez le dentiste pour des soins préventifs.
Jay Ingram :
Dr Noble, voilà des renseignements vraiment intéressants pour beaucoup d’entre nous. Merci beaucoup.
Dr James Noble :
De rien. Merci de m’avoir invité.
Jay Ingram :
Le Dr James Noble est professeur de neurologie à l’Institut Taub pour la recherche sur la maladie d’Alzheimer et le vieillissement cérébral du Centre médical Irving de l’Université Columbia et de l’Hôpital presbytérien de New York. Il est également l’auteur de l’ouvrage « Navigating Life with Dementia ». Il nous a parlé depuis New York.
Allison Sekuler :
Jay, cet épisode regorge d’informations très intéressantes. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué?
Jay Ingram :
Allison, j’ai été presque choqué quand le Dr Noble a dit qu’il pensait que la santé buccodentaire, ou plutôt une mauvaise santé buccodentaire, était un facteur de risque de démence qui allait finir par figurer parmi les risques les plus importants actuellement reconnus. Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, 45 % des cas de démence dans le monde pourraient être évités si les 14 facteurs de risque de démence identifiés étaient réellement modifiés. Dans la dernière liste, la santé buccodentaire ne figurait pas parce que, comme l’a dit le Dr Noble, les données actuelles ne sont pas encore suffisantes pour être prises en compte. Mais il est convaincu que cela pourrait être aussi grave que la perte auditive, qui, comme nous le savons, est l’un des risques les plus sérieux. Dans ce balado, nous nous sommes intéressés à la santé de vos dents et de vos gencives comme étant un facteur important. Et quand on pense au temps qu’il faut pour se brosser les dents ou utiliser la soie dentaire par rapport à celui qu’il faut consacrer à d’autres activités dont nous discutons, comme le fait d’avoir une vie sociale, de sortir et de faire de l’exercice, le temps nécessaire est vraiment insignifiant.
Allison Sekuler :
Il est également intéressant de noter que la santé buccodentaire semble être un facteur de risque important tout au long de la vie. On dit toujours qu’on n’est jamais trop jeune ou trop vieux pour prendre soin de son cerveau, mais on n’est jamais trop jeune ou trop vieux pour prendre soin de ses dents non plus. Et encore une fois, c’est comme l’exercice ou la socialisation, même en commençant plus tard, ça peut aider.
L’autre chose que j’ai trouvée vraiment intéressante, c’est que l’inflammation pourrait être le mécanisme le plus important qui relie la santé buccodentaire à la santé cérébrale. Le Dr Noble souligne aussi l’interrelation entre la santé buccodentaire et d’autres facteurs de risque. Nous avons déjà eu l’occasion d’examiner l’interaction entre les facteurs de risque.
Récemment, une de mes molaires arrière s’est cassée. Tout d’abord, ça a été une expérience très douloureuse. Il m’a fallu presque un an pour régler le problème. En revanche, ça a changé ma façon d’aborder certains autres facteurs de risque. Je ne pouvais plus manger comme avant. Je comprends donc facilement comment les changements en matière de santé dentaire peuvent affecter les autres facteurs de risque. Est-ce que tu as déjà vécu une expérience de ce genre?
Jay Ingram :
Un jour, une de mes dents de devant s’est cassée en deux, ou plutôt, j’en ai perdu environ les deux tiers. En mangeant une baguette, figurez-vous. Pendant un certain temps, j’hésitais à ouvrir grand la bouche quand je parlais pour que les gens ne voient pas ce trou dans mes dents. C’est peut-être pour cette raison que les joueurs de hockey portent des « flippers ».
Allison Sekuler :
Tu n’as sans doute pas socialisé beaucoup…
Jay Ingram :
Exactement. Franchement, il valait mieux ne pas ouvrir la bouche. Et toi?
Allison Sekuler :
Pour ma part, je n’ai pas eu de problèmes à socialiser, mais j’avais plus de mal à parler, c’est certain. Et il m’était vraiment plus difficile de manger correctement. La douleur suffit à te dissuader de faire de l’exercice. Donc, dans l’ensemble, ça peut vraiment avoir des conséquences importantes.
Jay Ingram :
Je crois que ce qu’il faut retenir, c’est que la santé buccodentaire joue un rôle important. Pour en savoir plus sur la manière de renforcer la santé du cerveau et de réduire le risque de démence, ou d’en ralentir la progression, visitez notre site Web, defierlademence.org. Vous y trouverez les autres épisodes du balado, ainsi que nos vidéos, des infographies et d’autres ressources.
Allison Sekuler :
Notre équipe de production pour ce balado était composée de Rosanne Aleong et de Sylvain Dubroqua. La production est assurée par PodTechs. La musique est de Steve Dodd et le dessin pour la page couverture a été réalisé par Amanda Forbis et Wendy Tilby. Notre rédacteur, réalisateur associé et évangéliste local de la santé buccodentaire est Ben Schaub.
Jay Ingram :
Nous tenons aussi à remercier la dentiste Sue Ann Choo et l’hygiéniste Sabrina Mischianti, de Toronto, pour leur collaboration à cet épisode. Merci pour tous vos conseils et le temps que vous nous avez consacré.
Allison Sekuler :
Un grand merci aux organismes qui ont financé ce balado, la Slaight Family Foundation, le Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement, et Baycrest.
Jay Ingram :
Bien sûr, nous vous sommes très reconnaissants de votre soutien, alors n’hésitez pas à vous abonner à Défier la démence, quelle que soit la plateforme où vous écoutez vos balados. N’oubliez pas de laisser un « J’aime », un commentaire ou une note de cinq étoiles.
Allison Sekuler :
Dans la prochaine émission de Défier la démence, il sera question des animaux de compagnie. Oui, vous avez bien entendu. Dans cette émission, nous allons parler des chiens, des chats et d’autres animaux. Même des animaux robotiques.
Jay Ingram :
Nous allons explorer une question centrale : quel est l’impact de l’adoption d’un animal de compagnie sur la santé cognitive et le risque de démence ? C’est ce que nous verrons la prochaine fois à Défier la démence. Je m’appelle Jay Ingram.
Allison Sekuler :
Et moi, Allison Sekuler. Et n’oubliez pas : il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau.