Connor Dorr : J’ai commencé à trembler 48 heures après. J’étais en plein sevrage à ce moment-là. J’étais incapable d’arrêter de trembler. C’était une expérience vraiment bizarre. Puis, quand j’étais avec mes amis, je sentais l’odeur de la cigarette, j’en avais l’eau à la bouche. Je me disais : « Laisse-moi essayer. Laisse-moi essayer. » Allison Sekuler : Voici notre invité, Connor Dorr. Comme des millions de personnes dans le monde, il a tenté d’arrêter de fumer et de vapoter. Comme vous allez l’entendre aujourd’hui, quand les gens arrêtent, leur cerveau leur en est reconnaissant. Jay Ingram : Bienvenue à Défier la démence, le balado pour quiconque a un cerveau. Allison Sekuler : Défier la démence aborde de nombreux aspects de la démence, comme la déstigmatisation, mais son objectif principal est de promouvoir des modes de vie qui préservent la santé de notre cerveau et réduisent les risques de démence. En effet, la démence ne dépend pas seulement des gènes. La génétique peut jouer un rôle, mais des facteurs liés au mode de vie, comme le manque de sommeil, l’isolement social et le manque d’exercice ne sont pas à négliger. Jay Ingram : Comme nous l’avons déjà dit, selon les données les plus récentes disponibles, si nous apportions des changements sains pour contrer ces facteurs de risque, nous pourrions réduire d’au moins 45 % les cas de démence à l’échelle de la planète. Allison Sekuler : Et aujourd’hui, dans cette émission, nous allons parler de l’un des plus importants facteurs de risque liés au mode de vie dont nous n’avons pas encore parlé, le tabagisme. Jay Ingram : Il ne fait aucun doute que le tabagisme est mauvais pour la santé et présente un risque élevé de dépendance, mais nous disposons désormais de nouveaux renseignements sur ses effets sur le cerveau. Si vous êtes fumeur, ce sujet est porteur d’espoir. Allison Sekuler : Je m’appelle Allison Sekuler. Je suis présidente et scientifique en chef à l’Académie de recherche et d’éducation Baycrest et au Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement. Jay Ingram : Je m’appelle Jay Ingram. Je suis journaliste scientifique. J’ai consacré la majeure partie de ma carrière à couvrir la recherche sur le cerveau. Allison Sekuler : Joignez-vous à nous pour défier la démence. Parce qu’il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau. Jay Ingram : Si vous fumez, ou si vous connaissez ou aimez une personne qui fume, cette émission est pour vous. Nous allons commencer par une confession. Lorsque nous avons lancé Défier la démence il y a plus de deux ans, nous avons examiné la liste des facteurs de risque de démence bien établis, comme une mauvaise alimentation, le manque d’exercice et l’isolement social. Le tabagisme, considéré comme un facteur de risque majeur, figurait sur cette liste, mais à l’époque, nous pensions qu’il s’agissait d’un danger pour la santé tellement connu que nous l’avons mis de côté. Cependant, après avoir effectué des recherches sur le tabagisme pour cet épisode, nous avons réalisé qu’il méritait d’être abordé. Allison Sekuler : Le tabagisme est un sujet important et fascinant qui mérite d’être examiné de plus près, car de très nombreuses personnes fument. Selon le gouvernement canadien, en 2022, environ 12 % des Canadiens âgés de plus de 15 ans fumaient. Selon l’Organisation mondiale de la Santé 1,3 milliard de personnes fument dans le monde. Jay Ingram : C’est un chiffre stupéfiant. Pour soutenir ces personnes, nous allons examiner pourquoi il est logique de considérer le tabagisme comme une maladie et non comme un vice. Allison Sekuler : Plus tard dans l’émission, nous allons entendre le témoignage d’un ancien fumeur de 22 ans qui a commencé à fumer dans les toilettes de son école secondaire. Jay Ingram : Certains fumeurs parmi nos auditeurs se demandent peut-être ce qu’ils ont en commun avec Connor mais, même si vous fumez depuis un demi-siècle, je suis convaincu que vous entendrez des échos de votre histoire dans la sienne. Allison Sekuler : Mais avant toute chose, examinons ce qui se passe dans le cerveau pour comprendre comment le tabagisme augmente le risque de démence. Jay Ingram : Notre premier invité est un expert en la matière. La Dre Adrienne Johnson étudie le lien entre le tabagisme et le risque de démence. Elle est professeure adjointe au département de médecine de la Faculté de médecine et de santé publique de l’Université du Wisconsin. Elle est également chercheuse au Centre universitaire de recherche et d’intervention sur le tabac et membre affiliée du Centre de recherche sur la maladie d’Alzheimer du Wisconsin. En plus d’être chercheuse, la Dre Johnson est également psychologue de terrain et travaille en clinique, où elle aide les personnes atteintes de troubles cognitifs légers ou de démence légère à faire face à leur diagnostic. À l’occasion, elle aide également ses patients à arrêter de fumer. Elle nous parle depuis Madison, dans le Wisconsin. Dre Johnson, merci de nous aider à défier la démence. Dre Adrienne Johnson : Merci beaucoup de m’accueillir aujourd’hui. Je suis heureuse d’être ici. Jay Ingram : Adrienne, avant d’aborder le risque de démence, que doivent savoir les gens sur la dépendance au tabac et ses effets sur le cerveau? Dre Adrienne Johnson : C’est une excellente question. La nicotine, principal composant responsable de la dépendance dans les cigarettes, est extrêmement puissante. J’ai l’habitude de dire à mes patients qu’elle atteint le cerveau aussi rapidement que l’héroïne, c’est-à-dire en cinq à sept secondes. Le nombre de tentatives nécessaires pour parvenir à arrêter de fumer s’élève généralement à plus de 7 ou 10. Nous savons donc que la dépendance est très forte. Jay Ingram : Pourquoi pensez-vous qu’il est important que les gens le sachent? Dre Adrienne Johnson : Je pense qu’il est important que les gens le sachent afin qu’ils se souviennent qu’il s’agit d’une maladie chronique et que nous devons la traiter comme telle. Dans cette optique, il convient de lutter contre la stigmatisation des personnes qui fument et de se rappeler qu’il s’agit d’une dépendance, d’une maladie. Il faut aussi apporter un soutien sous la forme d’un traitement fondé sur des données probantes pour aider les gens à arrêter de fumer et à ne pas recommencer. Allison Sekuler : Nous savons que les personnes concernées rencontreront des difficultés à arrêter de fumer et qu’un certain nombre d’entre elles n’y arriveront pas, mais dans quelle mesure le tabagisme est-il un important facteur de risque de démence? Dre Adrienne Johnson : C’est l’un des facteurs de risque modifiables de la démence. Cela signifie donc que nous pouvons heureusement inverser la situation. Nous savons que les personnes qui fument actuellement ont environ 70 % plus de risques de développer une démence que celles qui n’ont jamais fumé. Allison Sekuler : Donc, ce chiffre concerne toutes les formes de démence, et pas seulement la maladie d’Alzheimer? Dre Adrienne Johnson : C’est ça. Excellente remarque. Il s’agit de toutes les formes de démence. D’autres estimations portent spécifiquement sur la maladie d’Alzheimer. Elles ont tendance à être un peu plus faibles, entre 30 et 40 %, mais, lorsque l’on considère toutes les formes de démence, on constate une augmentation du risque de 70 %. Allison Sekuler : Quel est donc le rôle du tabagisme dans le risque de démence? Dre Adrienne Johnson : Les cigarettes combustibles ou vendues sur le marché contiennent 7 000 substances chimiques. Nous savons que le tabagisme a trois effets principaux sur la démence. Le premier est le stress oxydatif, qui est essentiellement dû à une quantité excessive de molécules très réactives et très agitées. Celles-ci cherchent activement à se lier à d’autres molécules. Cela peut entraîner des dommages et la mort des cellules. Lorsque nos cellules meurent, le cerveau ne fonctionne évidemment plus aussi bien. Le deuxième effet est la neuro-inflammation. De nombreuses études ont démontré que le tabagisme augmente l’inflammation dans notre corps, comme dans nos vaisseaux sanguins. Par conséquent, il augmente l’inflammation dans notre cerveau. Imaginez une paille qui devient de plus en plus épaisse. Il devient alors plus difficile d’y faire passer des substances. La paille correspond à vos vaisseaux sanguins. Ainsi, lorsqu’elle s’épaissit, il est plus difficile de fonctionner et, dans le cerveau, il est plus difficile de réfléchir. L’inflammation est donc l’un des principaux précurseurs de tous les types de démence, en particulier la maladie d’Alzheimer. Le troisième effet est lié aux facteurs cardiovasculaires. Nous savons que le cœur pompe le sang vers tout le corps, y compris le cerveau. Lorsque nous réfléchissons à la façon dont le tabagisme affecte la santé du cerveau, nous savons que, de manière indirecte, il a une incidence sur de nombreux autres facteurs de risque de démence. Il influe sur le risque d’accident vasculaire cérébral, un facteur de risque important en ce qui concerne la démence. Il entraîne des répercussions sur le diabète, les maladies cardiaques et bien d’autres problèmes. Il existe en fait huit facteurs de risque au total sur lesquels le tabagisme a une incidence directe et qui conduisent ensuite à un diagnostic de démence, y compris la maladie d’Alzheimer. Jay Ingram : Adrienne, lors de nos recherches, nous avons découvert que de nombreuses personnes pensent qu’un composant du tabac protège contre la démence. Y a-t-il une part de vérité dans cette affirmation? Dre Adrienne Johnson : Je suis ravie que vous abordiez ce sujet, car, encore une fois, la cigarette contient 7 000 substances chimiques. L’une d’entre elles, la nicotine, est le principal composant qui cause la dépendance. La nicotine est un stimulant. Cela signifie qu’elle peut augmenter ou améliorer notre mémoire à court terme. Il est important de souligner que certaines études portent sur l’effet potentiel de la nicotine seule, administrée par un timbre transdermique, sur l’amélioration de la mémoire à court terme chez les personnes qui souffrent déjà de troubles cognitifs. Cependant, ce n’est en aucun cas comparable à la cigarette, dont il a été démontré à maintes reprises qu’elle avait des effets cognitifs négatifs à long terme. Allison Sekuler : Donc, le tabagisme nuit à la santé cognitive et augmente le risque de démence. Je pense que ce que vous venez de dire le montre clairement. Mais si quelqu’un arrête de fumer, ces dommages sont-ils permanents? Je pense que certaines personnes pourraient se dire : « Bon, le mal est déjà fait, donc ça ne sert à rien d’arrêter. Alors, je vais sortir fumer une cigarette. » Que répondez-vous à ces personnes? Dre Adrienne Johnson : Je tiens à souligner qu’il est possible d’apporter un changement et que cela aura des effets positifs. Des recherches ont démontré que, trois ans seulement après avoir arrêté de fumer, le risque de démence est comparable à celui d’une personne qui n’a jamais fumé. Les estimations varient généralement entre trois et neuf ans, selon le type de démence et les différentes études, mais je pense que c’est un message très fort. L’autre chose que je voudrais mentionner, c’est que d’autres études révèlent qu’il est particulièrement important d’arrêter de fumer plutôt que de réduire sa consommation. Donc, en ce qui concerne les substances responsables de la dépendance, il y a cette idée de réduction des méfaits, ce qui peut être bénéfique, mais dans le cas de la démence, nous savons qu’il faut arrêter. Il faut arrêter complètement. C’est ce que nous recommandons vivement à tous nos patients qui présentent un risque de démence, qu’il s’agisse de personnes âgées, d’adultes d’âge moyen ou de jeunes adultes. Allison Sekuler : On dirait donc qu’il n’est jamais trop tard pour arrêter de fumer. Dre Adrienne Johnson : Il n’est jamais trop tard, et c’est particulièrement important pour les personnes âgées. Je viens justement de publier une étude sur la manière dont les personnes âgées peuvent réussir à arrêter de fumer. On a constaté que celles-ci réussissent mieux que les jeunes adultes, si elles ont recours à des traitements fondés sur des données probantes lorsqu’elles essaient d’arrêter de fumer. On peut donc y arriver à tout âge, et les bienfaits sont énormes. Jay Ingram : Cela dit, beaucoup de jeunes connaissent les risques liés au tabagisme, mais continuent d’aimer, je suppose, les effets de la nicotine. Qu’en est-il du vapotage? Y a-t-il un risque de démence associé à cette pratique? Dre Adrienne Johnson : Le vapotage est un sujet assez nouveau dans le monde de la recherche sur le tabac. Cela fait des décennies qu’on étudie les effets à long terme de la cigarette, et, malheureusement, ses effets négatifs. En ce qui concerne le vapotage, on en apprend de plus en plus sur ses effets négatifs, mais notre connaissance n’est pas encore assez approfondie pour affirmer que le vapotage est associé à un risque accru de démence. Certaines recherches ont démontré qu’il pouvait avoir un effet sur les fonctions cognitives des étudiants, tandis que d’autres se sont intéressées aux autres substances chimiques. Ainsi, les vapoteuses contiennent 2 000 substances chimiques, contre 7 000 pour les cigarettes. Allison Sekuler : Voilà qui est très intéressant. Dans d’autres épisodes de Défier la démence, on a parlé de la pollution de l’air comme étant un facteur de risque de démence et on a aussi mentionné le lien qui se dessine entre la fumée des feux de forêt, qui est partout, et son effet sur le risque de démence. Le tabagisme est-il mauvais pour la santé dans la même mesure et pour les mêmes raisons que la pollution de l’air ou la fumée des feux de forêt, ou y a-t-il autre chose qui entre en jeu quand les gens fument? Dre Adrienne Johnson : C’est tout aussi mauvais pour les mêmes raisons, mais les produits du tabac contenant de la nicotine, en particulier les cigarettes combustibles, renferment davantage d’agents cancérigènes. Il est important de noter que leur concentration est beaucoup plus élevée, mais que c’est aussi quelque chose que nous pouvons contrôler. Encore une fois, fumer, ça crée une dépendance. C’est très difficile à changer, mais c’est possible avec le bon soutien. Quand on parle de l’exposition passive à d’autres problèmes environnementaux, on pense à celle des personnes à proximité qui la subissent sans pouvoir la contrôler. La personne qui fume expose probablement son entourage, qu’il vive avec elle ou non. C’est pourquoi c’est différent. Allison Sekuler : Puis-je vous poser une question sur les filtres? On a déjà dit que, pour éviter la pollution de l’air, c’est bien d’avoir des filtres à air chez soi. J’ai parfois entendu dire que fumer des cigarettes à bout-filtre est moins nocif que fumer des cigarettes sans filtre. Dans le cas de la démence, est-ce que c’est vrai ou est-ce que ça ne règle pas vraiment le problème? Dre Adrienne Johnson : Ça ne règle absolument pas le problème. Quand on parle de cigarettes à bout-filtre, d’après ce que je comprends, c’est un produit qui a été largement promu par l’industrie du tabac pour donner l’impression qu’il est plus sain, alors qu’en réalité, il ne l’est pas. Ce filtre ne vous protège donc pas des dangers auxquels vous pourriez être exposé, contrairement à un filtre à air qu’on utilise pendant les feux de forêt. Il est important de le savoir et de ne pas vous en vouloir si c’est ce que vous pensiez, car, encore une fois, cette idée est véhiculée par une industrie qui cherche à vendre un produit. Allison Sekuler : Les filtres que nous avons à la maison sont peut-être spécifiquement conçus pour filtrer ces particules très, très fines, les PM2,5 dont on a déjà parlé. Les filtres des cigarettes ne nous protègent pas contre ce genre de particules. Dre Adrienne Johnson : Non, ils filtrent pour améliorer le goût. Ils filtrent pour que le goût soit un peu moins fort. Donc, on peut continuer à fumer sans avoir des haut-le-cœur. Jay Ingram : Adrienne, on sait tous que l’humanité a passé des siècles à chercher des moyens d’inhaler de la fumée de différentes façons. Mais il existe aujourd’hui de nombreuses méthodes, et nous aimerions savoir si elles ont un effet sur la démence. Il y a le tabac, les cigarettes de cannabis, les cigares, les pipes, les pipes à eau et les narguilés. Est-ce que nous en savons plus sur le risque de démence lié à ces différentes façons d’inhaler de la fumée? Dre Adrienne Johnson : C’est une excellente question. La plupart des recherches ont été menées sur les cigarettes combustibles à base de tabac, et elles ont clairement montré que, lorsqu’on fume activement ou régulièrement, on court un risque accru de développer une démence. Ainsi, quand on arrête de fumer, peu de temps après, on peut réduire ce risque. Des recherches récentes ont été menées sur la consommation de cannabis, mais on ignore si elles portent sur le fait d’inhaler le produit ou de le consommer sous d’autres formes. Cependant, il a été démontré que les personnes admises à l’hôpital pour une consommation élevée de cannabis présentaient un risque plus élevé de développer une démence que celles qui étaient hospitalisées pour une consommation élevée d’alcool. Il s’agit donc d’une substance importante à prendre en considération. Quant aux autres formes d’inhalation, bien qu’à ma connaissance aucune étude n’ait été menée sur ces différents produits, il est raisonnable de penser que, chaque fois que vous inhalez un produit fumé ou vaporisé contenant des substances chimiques, cela entraîne des effets négatifs sur votre corps et peut donner lieu à de l’inflammation. Donc, en ce qui concerne au moins l’un des mécanismes par lesquels on pense que les cigarettes de tabac ont une incidence sur la démence, c’est probablement vrai pour d’autres, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires. Jay Ingram : Merci beaucoup d’avoir été des nôtres, Adrienne. Ce fut un vrai plaisir de vous avoir avec nous pour défier la démence. Dre Adrienne Johnson : Merci beaucoup de m’avoir invitée. Ce fut un plaisir de discuter avec vous. Allison Sekuler : Merci. Jay Ingram : La Dre Adrienne Johnson est psychologue clinicienne et professeure adjointe au département de médecine de la Faculté de médecine et de santé publique de l’Université du Wisconsin. Elle nous a parlé depuis Madison, dans le Wisconsin. Allison Sekuler : Notre prochain invité a écouté la Dre Adrienne Johnson. Connor Dorr a 22 ans; il étudie en psychologie et en économie à l’Université de Toronto. Il travaille dans le secteur de la vente et dirige sa propre entreprise d’aménagement paysager. À l’heure actuelle, il est aussi culturiste et triathlète, et accorde beaucoup d’importance à sa santé, mais ça n’a pas toujours été le cas. Connor a commencé à vapoter en 9e année, ce qui l’a amené à fumer des cigarettes et à chiquer du tabac. Nous allons laisser Connor vous raconter son parcours difficile pour arrêter de fumer, qu’il a finalement réussi, à l’âge de 19 ans. Il a pu le faire avec l’aide de la Clinique de la dépendance à la nicotine du Centre de toxicomanie et de santé mentale, ou CAMH. Connor est maintenant conseiller au CAMH et met son expérience au service de la recherche sur la toxicomanie. Il nous parle depuis Toronto. Connor, merci de nous aider à défier la démence. Connor Dorr : Merci à vous. Je suis ravi d’être ici. Allison Sekuler : Alors, Connor, qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans notre conversation avec la Dre Adrienne Johnson? Connor Dorr : Je n’avais jamais pensé aux effets du tabac sur le cerveau. Je pensais que ça touchait surtout le système cardiovasculaire et je ne savais pas du tout que ça pouvait aussi affecter le cerveau. Jay Ingram : Pouvez-vous nous raconter comment votre dépendance au tabac et à la nicotine a commencé? Connor Dorr : Je dirais que ça a commencé simplement parce que je voulais m’intégrer. En 9e année, j’ai rejoint l’équipe de football, mais je ne me sentais pas vraiment à ma place parce que j’étais petit. Un des gars dans le vestiaire m’a tendu une vapoteuse, et j’ai dit : « Oh, d’accord, je vais essayer », et puis je suis devenu dépendant. Le vapotage faisait fureur et c’est très discret. Tout s’est enchaîné à partir de là. Jay Ingram : À quel moment avez-vous commencé à fumer des cigarettes? Connor Dorr : En fait, j’ai commencé par vapoter, en utilisant les vapoteuses de mes amis dans les toilettes. Puis, j’ai fini par acheter mes propres vapoteuses et j’ai essayé les cigarettes, et je me suis dit : « Oh, c’est vraiment agréable. C’est doux. Je vais continuer de fumer et de vapoter. » Mais vapoter était plus facile, donc je faisais surtout ça. Mais, j’avais toujours des cigarettes sur moi. Si mes amis avaient du tabac à chiquer, des blagues de tabac ou autre chose, j’en prenais aussi. C’était incessant. On s’asseyait dans le sous-sol d’un ami, on regardait la télévision ou on jouait à des jeux vidéo et on vapotait, puis on sortait et on fumait des fois même un peu de cannabis. Donc, on le faisait tous ensemble et c’était comme si on s’encourageait mutuellement. C’était cool. Mais ça a fini par devenir incontrôlable. Jay Ingram : Après avoir entendu à quel point cela vous plaisait, comment et pourquoi avez-vous commencé à penser à abandonner? Connor Dorr : Il y a trois raisons à cela. Premièrement, vous avez mentionné que j’étais triathlète et culturiste, et j’essayais de faire plus d’activité physique. Je me suis dit : « Bon sang, je ne peux pas courir. Je ne peux rien faire. Je ne suis vraiment pas en forme », mais j’ai toujours été un athlète. Je me suis demandé ce qui se passait. Ensuite, mon grand-père est décédé des suites d’une démence, ce qui m’a amené à réfléchir un peu plus sérieusement à ma santé, car je me suis dit : « Il ne buvait qu’une bière de temps en temps ». J’ai pensé : « Eh bien, [fumer] est un vice. Ça pourrait probablement avoir des conséquences néfastes sur ma vie. » Mais j’éprouvais également beaucoup de honte. J’avais l’impression qu’une partie de mon existence était cachée aux personnes que j’aime. Je me souvenais des moments où ma famille jugeait mon oncle parce qu’il fumait. Il partait faire ses « promenades » et, en réalité, il allait fumer. On voyait bien qu’il en avait honte lui aussi. Je me souviens que je partais faire mes propres « promenades » pour fumer ou vapoter, ou que je m’asseyais près de la fenêtre ouverte pour essayer de me cacher de mes parents. Je ressentais cette honte parce que je ne voulais pas être quelqu’un qui a une telle dépendance à quelque chose, et ça me donnait l’impression de ne pas être à la hauteur. Je pense que beaucoup de gens ressentent ça, et c’est vraiment important de reconnaître que la meilleure façon de surmonter ça, c’est simplement de l’accepter. Une dépendance est une dépendance. Allison Sekuler : Alors, qu’est-ce qui s’est passé quand vous avez essayé d’arrêter? Connor Dorr : Je peux vous dire que ça a été des montagnes russes. D’abord, j’en ai eu assez. Je me suis dit : « Laisse tomber la vapoteuse. » Je l’ai donc jetée, je me suis débarrassé de tout mon attirail, puis j’ai commencé à trembler 48 heures après. J’étais en plein sevrage à ce moment-là, mon système nerveux n’était tout simplement pas habitué à ne pas vapoter. J’étais incapable d’arrêter de trembler. C’était une expérience vraiment bizarre. Puis, quand j’étais avec mes amis, je sentais l’odeur de la cigarette. Ce n’était pas agréable, mais j’en avais l’eau à la bouche. Je me disais : « Ah, laisse-moi essayer. Laisse-moi essayer. » Puis je recommençais à vapoter, et j’essayais à nouveau d’arrêter. Ça s’est produit plusieurs fois en un an et demi. Et on passe tout ce temps à se culpabiliser, du moins c’est ce que je faisais, et je me disais : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas faire mieux? Je suis impuissant face à cela. J’ai une faiblesse. » Il est alors beaucoup plus difficile d’envisager d’arrêter, car on a l’impression qu’un mur gigantesque se dresse devant nous et nous empêche d’atteindre notre objectif. Allison Sekuler : Connor, la Dre Adrienne Johnson a dit qu’il était important de se débarrasser des préjugés sur le tabagisme et de reconnaître que c’est un problème de santé pour lequel les gens ont besoin d’aide. On dirait que ces préjugés, cette honte, vous ont en quelque sorte enfermé dans cette situation parce que vous les avez intériorisés. Vous avez commencé à y croire, ce qui vous a poussé à continuer de fumer. Connor Dorr : Je dirais que c’est tout à fait vrai et que je l’ai intériorisé. Parce que j’ai toujours été compétitif. Comment ai-je pu être victime d’une chose aussi simple que ça? C’est ce que je me dis, parce que la honte de fumer, honnêtement, à mon avis, m’a amené à fumer davantage. Ça a engendré du stress. Je suis anxieux. Je me dis : « Oh, mon Dieu, je dois arrêter. Je dois arrêter. » J’ai alors consulté mon médecin et il m’a dit d’aller suivre un programme du CAMH. Finalement, j’ai fini par contacter CAMH et on m’a prodigué des conseils. On m’a proposé toutes sortes de choses, mais je me suis dit que je voulais y arriver tout seul. On m’a donc donné des timbres à la nicotine pendant une très courte période. Je les ai utilisés pendant trois semaines, puis j’ai fini par me rendre compte que je n’avais plus besoin de vapoter. J’aurais pu très facilement les utiliser si je l’avais voulu, mais je n’en avais pas besoin pour me sentir bien. C’est comme ça que j’ai complètement arrêté. Allison Sekuler : Il y a donc certains médicaments sur ordonnance que les gens utilisent pour arrêter de fumer, et notre expert en sevrage en parlera. D’après ce que vous venez de dire, on dirait que vous ne les avez pas utilisés. Comment avez-vous finalement réussi à arrêter? Vous avez dit que vous auriez pu les utiliser, mais que vous ne l’avez pas fait. Qu’avez-vous fait? Qu’est-ce qui vous a aidé à arrêter? Connor Dorr : Je pense que vous parlez de la varénicline. Je me suis en fait beaucoup renseigné à ce sujet. C’était une question de fierté, je me disais : « Je dois y arriver seul. » Mais j’ai aussi fini par surmonter ma honte. J’en ai parlé à mes parents. Je leur ai dit : « Maman, papa, j’essaie d’arrêter de fumer. J’ai besoin d’aide. Je vais rencontrer des difficultés. Je risque d’être irritable. Aidez-moi, s’il vous plaît. » J’ai fait pareil avec mes amis. Je leur ai dit : « Les gars, pouvez-vous éviter de vapoter en ma présence? Ça m’aiderait beaucoup. J’essaie vraiment d’arrêter. » Ils l’ont tous fait. Quand j’ai fait appel à mon réseau de soutien, que j’ai réellement accepté le fait que j’avais honte et que j’ai réussi à surmonter ça, ma démarche s’est considérablement accélérée. Puis, j’ai finalement demandé de l’aide au CAMH, qui m’a apporté un soutien solide. C’est ce qui m’a permis d’arrêter complètement. Jay Ingram : Vous méritez d’être félicité pour avoir arrêté, mais pensez-vous que vous auriez pu y arriver sans ce soutien? Connor Dorr : C’est une très bonne question. La partie fière de moi aimerait dire oui, mais honnêtement, je ne pense pas. On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant, et le simple fait de savoir que j’avais ce soutien a probablement été la principale raison pour laquelle j’ai réussi à arrêter. Allison Sekuler : Quand vous avez finalement arrêté, qu’est-ce qui, selon vous, a contribué à votre réussite, en plus du soutien de votre entourage? Quel conseil du CAMH s’est avéré être la clé du succès? C’est ce que tout le monde voudra savoir. Connor Dorr : Ils m’ont aidé. Au début, ils m’ont donné des timbres à la nicotine pour une courte période. Je ne les ai utilisés que pendant quelques semaines et ils m’ont aussi dit de consulter un thérapeute et de suivre un traitement. J’ai suivi des thérapies tout au long de ma vie. Honnêtement, la thérapie cognitivo-comportementale m’a beaucoup aidé, car elle permet de dissocier ses pensées de ses sentiments et de ses comportements, le comportement en question étant assez simple, à savoir fumer. Mon sentiment consiste à vouloir fumer, mais ma pensée veut que je ne fume pas. Il s’agit donc d’empêcher ce sentiment de se traduire en comportement. C’est comme lorsqu’on prend du recul et qu’on se dit : « Ça ne correspond pas à mon objectif ». Autour de moi, il y avait des gens qui me soutenaient et m’aidaient à me rappeler mes objectifs. J’avais également des personnes qui m’encourageaient. Ensuite, il y a les timbres à la nicotine, qui aident à réduire l’envie de fumer. Toutes ces petites choses se sont combinées pour me faciliter la tâche et me permettre de me défaire de cette habitude. Jay Ingram : Je dirais bravo à vos amis qui ont accepté de ne pas fumer ou vapoter en votre présence. Connor Dorr : Oui, sérieusement. Jay Ingram : Mais vous voyez évidemment des gens qui le font. Je connais des personnes qui ont arrêté depuis des décennies et qui fumeraient volontiers une cigarette. Est-ce que vous ressentez la même chose? Connor Dorr : Oui, à 100 %. Sans hésitation, oui. Aujourd’hui, les gens fument autour de moi. Quand je sens l’odeur de la cigarette, surtout si j’ai bu un peu, je me dis : « Oh, j’adorerais en fumer une. » J’aimerais bien, mais je ne veux pas. Donc, je ne le fais pas. C’est une question d’exercice. On s’exerce à ne pas fumer. Je sais que ça va à l’encontre de mes objectifs. Je m’entraîne dans un but précis. En fait, c’est aussi quelque chose qui mérite d’être mentionné. Je m’entraîne toujours pour quelque chose. Donc, j’essaie toujours de garder mon corps en bonne forme. Jay Ingram : Connor, nous vous remercions sincèrement de vous être joint à nous aujourd’hui pour nous raconter votre histoire. Comme l’a dit Allison, félicitations pour avoir réussi à arrêter de fumer. Merci beaucoup. Connor Dorr : Merci. Allison Sekuler : Merci. Jay Ingram : Connor Dorr est étudiant à l’Université de Toronto et conseiller ayant une expérience vécue au laboratoire Intrepid du Centre de toxicomanie et de santé mentale. Il nous a parlé depuis Toronto. Notre prochain invité s’y connaît un peu en matière d’aide aux personnes qui veulent arrêter de fumer. En fait, c’est un expert en la matière. Le Dr Andrew Pipe est l’ancien chef de la Division de la prévention et de la réadaptation à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa. Il a aidé à mettre au point le modèle d’Ottawa pour le sevrage du tabac, un ensemble de lignes directrices fondées sur des données probantes que les fournisseurs de soins de santé du monde entier utilisent pour aider les gens qui veulent arrêter de fumer. Il poursuit ses activités à l’Institut de cardiologie, où il travaille directement avec les personnes qui essaient d’arrêter de fumer. Il est également professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa. Le Dr Andrew Pipe nous parle depuis Ottawa. Docteur Pipe, merci de nous aider à défier la démence. Dr Andrew Pipe : C’est un grand plaisir de participer à cette conversation. Jay Ingram : Dr Pipe, vous avez entendu l’histoire de Connor. Je pense qu’on peut dire qu’il est probablement plus jeune que la plupart de nos auditeurs, et certaines personnes qui fument depuis des décennies pourraient penser que l’histoire de Connor ne s’applique pas à eux. Qu’en pensez-vous? Dr Andrew Pipe : Je pense que Connor décrit très clairement certains problèmes communs à tous les fumeurs. Tout d’abord, la rapidité avec laquelle il est devenu dépendant à la nicotine. En effet, une fois que vous avez appris à inhaler la fumée ou la vapeur de la cigarette, en 48 à 72 heures, les voies de la dépendance sont ancrées dans le cerveau et vous êtes désormais « accro » à la drogue qui crée la dépendance la plus tenace dans notre société. Il a aussi démontré qu’il faut plusieurs essais pour arrêter de fumer et que, lorsque vous demandez de l’aide, vos chances de réussite augmentent considérablement. Il fait également état d’un problème actuel au Canada, où le taux de vapotage chez les adolescents est le plus élevé au monde. De nombreuses données indiquent que les adolescents qui vapotent sont beaucoup plus susceptibles de devenir fumeurs ou de continuer à vapoter. Allison Sekuler : Vous avez utilisé le mot « tenace » tout à l’heure pour parler de la dépendance au tabac, et Adrienne Johnson a comparé la dépendance à la nicotine à celle à l’héroïne. Avez-vous quelque chose à ajouter à cette description? Dr Andrew Pipe : C’est une description très juste. Quand on s’injecte une drogue dans une veine, il faut entre 14 et 20 secondes pour que celle-ci atteigne les centres de dépendance dans le cerveau. Quand on inhale une substance, elle est acheminée par les poumons, directement vers le cœur, où elle est presque instantanément expulsée par la circulation artérielle et atteint les centres de dépendance du cerveau en 4 à 5 secondes. La rapidité d’acheminement d’une substance pouvant entraîner une dépendance est un facteur déterminant de son pouvoir à cet égard et des difficultés que les personnes peuvent rencontrer pour y faire face. Allison Sekuler : Connor a parlé de ses efforts pour arrêter de fumer du jour au lendemain. À quel point est-ce difficile d’arrêter d’un seul coup, et avez-vous une idée du taux de réussite dans ce cas? Dr Andrew Pipe : En fait, on sait que, dans l’ensemble, si on regarde la population totale des anciens fumeurs, la majorité de ce groupe s’est arrêtée d’un seul coup. Bien sûr, ça comprend les personnes qui ont arrêté avant que des traitements soient connus. Donc, c’est important de reconnaître le pouvoir de l’approche « du jour au lendemain ». Mais il faut aussi souligner une chose que la Dre Johnson a mentionnée, c’est que l’un des facteurs les plus importants pour réussir à arrêter de fumer, c’est le nombre de fois où on a déjà essayé d’arrêter. Donc, il ne faut jamais abandonner. Mais je pense que la grande avancée, si je peux utiliser ce terme aujourd’hui, c’est qu’on sait maintenant que l’utilisation adéquate des traitements pharmacologiques pour arrêter de fumer peut considérablement augmenter les chances de réussite. Allison Sekuler : Connor a aussi dit que le vapotage rendait très dépendant. Peut-on dire que le vapotage est moins nocif pour notre corps et notre cerveau que le tabac? Au début, on disait que ça réduisait les risques, non? Dr Andrew Pipe : En quelque sorte, oui, parce qu’il n’y a pas de combustion pour faire la vapeur. Il n’y a donc pas de produits de combustion, qui sont cancérigènes. D’un autre côté, le liquide, qui est surchauffé dans le réacteur électrique de la vapoteuse, produit des volumes de vapeur et surtout d’énormes quantités de produits chimiques, dont beaucoup interagissent, ainsi que des concentrations de nicotine qu’il serait impossible d’administrer à l’aide d’un produit de combustion. Les personnes qui vapotent absorbent donc des quantités massives de nicotine. Par ailleurs, les dispositifs de vapotage sont utilisés différemment des cigarettes : une personne qui fume des cigarettes prend généralement une bouffée, pose sa cigarette dans un cendrier, puis prend une autre bouffée. Les vapoteurs ont tendance à aspirer de manière plus ou moins continue. Ils absorbent donc des quantités impressionnantes de nicotine, ce qui renforce encore leur dépendance. La probabilité que ces personnes arrêtent de vapoter est en effet très faible. En fait, elles en viennent plus souvent à faire ce qu’on appelle un double usage. En plus de fumer des cigarettes, elles utilisent aussi des dispositifs de vapotage, ce qui complique encore plus le travail pour arrêter de fumer, comme vous pouvez l’imaginer. L’autre réalité, c’est qu’on commence à accumuler des preuves démontrant que les milliers de produits chimiques présents dans la vapeur ont eux-mêmes des propriétés cancérigènes et un effet sur le système cardiovasculaire, ce qui est bien sûr très important quand on parle de démence. Je pense que dans les décennies à venir, on va être confrontés à une vague de maladies causées par le vapotage, surtout des maladies pulmonaires, et à toutes les autres conséquences qui surviennent quand on inhale un mélange toxique de produits chimiques surchauffés. Jay Ingram : Donc, le point le plus important qu’on aborde ici, c’est le fait d’arrêter. Selon vous, Dr Pipe, qu’est-ce que les gens doivent absolument savoir pour arrêter de fumer ou de vapoter? Dr Andrew Pipe : Je pense que le plus important, c’est de savoir qu’il est possible d’obtenir de l’aide. Celle-ci est offerte par de nombreux organismes et sous différentes formes : les services de santé publique au Canada, les médecins de famille, les cliniques de sevrage du tabac et les hôpitaux. Dans notre travail, on a souligné que la responsabilité d’aider les gens à arrêter de fumer incombe à tous les cliniciens qui voient des patients fumeurs. Avant tout, il est important de veiller à ce que le message que nous leur transmettons soit pertinent et qu’il reflète notre compréhension de la difficulté que représente l’arrêt du tabac, que nous sommes là pour les aider et qu’ils pourront toujours compter sur notre soutien. Notre approche est beaucoup plus raffinée qu’auparavant en ce qui concerne la manière dont nous dosons cette aide et la durée pendant laquelle nous utilisons la pharmacothérapie. Nous pouvons donc vraiment améliorer les chances de réussite du renoncement au tabac. Dans nos environnements cliniques, nous sommes en mesure de démontrer un taux de réussite de 40 à 60 %, validé biochimiquement six mois après la tentative d’arrêt. Si vous le voulez bien, laissez-moi vous suggérer le message idéal que les fumeurs devraient recevoir des professionnels de la santé. Par exemple : « Jay, je vois que vous fumez toujours, et, comme nous traitons votre maladie pulmonaire, il est très important que nous vous aidions à arrêter. Je suis sûr que vous avez probablement déjà essayé d’arrêter par le passé. Sachez qu’on est là pour vous aider et n’hésitez pas à solliciter notre soutien. » De même, lorsque vous communiquez avec les membres de la famille, il est important de leur faire comprendre que vous savez que ce processus est très difficile pour de nombreuses personnes et qu’elles peuvent être irritables ou grincheuses. Vous devez leur faire savoir que vous allez faire de votre mieux pour les aider dans cette tentative très importante d’améliorer considérablement leur santé. Jay Ingram : Certains médicaments sur ordonnance sont censés aider les gens à arrêter de fumer. Sont-ils vraiment efficaces? Dr Andrew Pipe : Ils sont très efficaces et ont complètement changé notre façon d’aider les gens à arrêter de fumer. La thérapie de remplacement de la nicotine, qui est en quelque sorte la base des traitements pharmacologiques pour arrêter de fumer, est offerte sans ordonnance. Malheureusement, elle n’est pas bien utilisée, ni par les cliniciens ni par les fumeurs eux-mêmes. C’est en partie parce que les messages originaux concernant ces produits indiquent qu'il suffit d’utiliser un timbre d’une forte dose pendant quelques semaines, puis de le remplacer par une dose plus faible, puis par une dose encore plus faible. Si vous fumez toujours après cette période, il vaut mieux arrêter et réfléchir plus attentivement au moment où vous serez prêt à tenter d’arrêter de fumer. Il s’agit plutôt de comprendre que, comme pour tout autre domaine de modification des facteurs de risque, nous devons ajuster la dose et la prolonger jusqu’à obtenir une bonne réponse. On va vous demander d’utiliser une gomme, un vaporisateur ou une pastille tout au long de la journée si l’envie de fumer devient trop forte. On va persévérer aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’à ce que vous adoptiez de nouveaux comportements de non-fumeur et que vous sentiez que vous pouvez réduire la dose en toute sécurité, si vous le voulez. Le traitement pharmacologique le plus efficace pour arrêter de fumer est une combinaison de thérapie de remplacement de la nicotine, le timbre, qui fournit une concentration de base de nicotine, accompagnée, si nécessaire, d’une forme d’administration plus rapide, comme la gomme ou le vaporisateur. L’agent le plus efficace est la varénicline, qui aide vraiment à arrêter de fumer. Allison Sekuler : Quand Connor parlait d’arrêter de fumer, il a aussi parlé des préjugés et du fait qu’il se sentait coupable et faible parce qu’il n’arrivait pas à arrêter. Vous avez aussi abordé ce sujet. Dans votre travail auprès des gens qui veulent arrêter de fumer, dans quelle mesure les préjugés les aident-ils ou les freinent-ils? En d’autres termes, les gens ne pensent pas que c’est un problème médical, mais simplement que quelqu’un qui fume est faible ou mauvais. Dr Andrew Pipe : Oui, je pense que les fumeurs qui ont échoué dans leur tentative d’arrêter se jugent très sévèrement, et les professionnels de la santé doivent comprendre que la grande majorité des fumeurs savent pourquoi ils ne devraient pas fumer. La plupart du temps, les fumeurs essaient d’arrêter une ou deux fois par an, mais 95 % d’entre eux échouent, ce qui renforce encore plus leur sentiment d’échec et leur autostigmatisation. Cela souligne aussi pourquoi, en tant que professionnels de la santé ou autres, on n’a pas besoin de sensibiliser les fumeurs. Donner la raison numéro 279 justifiant pourquoi il faut cesser de fumer ne sera pas vraiment utile. Au lieu de cela, on doit les aider à comprendre et leur offrir du soutien et un traitement ciblé. Maintenant, je voudrais revenir un peu sur ce concept. La plupart des gens qui pensent au tabagisme et à la santé songent aux maladies pulmonaires. Ils ignorent que la plupart des décès liés au tabagisme ne sont pas dus au cancer, mais à des maladies cardiovasculaires. Bien sûr, je pense que la grande majorité de la population n’a aucune idée du risque considérablement accru de démence lié au tabagisme. Je crois que c’est un message très fort dont on devrait parler, car, pour beaucoup de gens qui pensent à leur santé et aux choses qu’ils veulent absolument éviter, la démence serait en tête de liste. Jay Ingram : Dr Pipe, on a parlé au début de cette entrevue du modèle d’Ottawa pour arrêter de fumer. Pouvez-vous nous expliquer rapidement en quoi cela consiste? Dr Andrew Pipe : Oui, bien sûr. À l’origine, il a été conçu pour être utilisé à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, et il prévoyait la mise en place d’un protocole très précis. Ainsi, chaque patient admis devait être interrogé sur son statut de l’usage du tabac. Étonnamment, si vous vous rendiez dans la plupart des hôpitaux canadiens à cette époque et que vous demandiez « Combien de vos patients fument? », personne ne savait vous répondre. Le nouveau protocole exigeait donc que le statut de l’usage du tabac soit consigné. La collecte de cette information déclenchait une proposition visant à aider la personne, comme je l’ai illustré dans la conversation que j’ai eue il y a quelques instants. Cette offre s’accompagnait d’une thérapie de remplacement de la nicotine, et nous avons pu démontrer que nous étions en mesure d’augmenter considérablement les chances de sevrage parmi nos patients. Nous avons reproduit cette expérience dans d’autres hôpitaux, et tiré la même conclusion, avec le même résultat. Maintenant, le modèle d’Ottawa a été adapté pour être mis en place dans les centres de traitement contre le cancer, les cliniques d’orthopédie, les centres spécialisés, les établissements de soins primaires, les hôpitaux, et il est utilisé partout dans le monde. Il s’agit juste de faire les choses ordinaires de façon extraordinaire, en faisant preuve de beaucoup de sensibilité et de soutien. Ce qui est encore plus important, c’est qu’après avoir mis en place ce modèle, on a pu constater une réduction spectaculaire des réadmissions à l’hôpital, des visites aux urgences et de la mortalité, toutes causes confondues. Cela est particulièrement vrai dans le cas des maladies liées au tabac ou au tabagisme, comme les maladies respiratoires et cardiovasculaires. Les réadmissions à l’hôpital sont fréquentes et coûtent très cher. On peut donc faire des économies considérables et distinctes pour le système de santé, tout en améliorant radicalement la santé des gens et leur espérance de vie à long terme. Allison Sekuler : Merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation et de nous avoir donné autant de renseignements intéressants et de matière à réflexion. Jay Ingram : Oui, merci. Dr Andrew Pipe : C’est un plaisir d’avoir participé à cette importante conversation. Merci pour l’invitation. Allison Sekuler : Le Dr Andrew Pipe est chercheur, médecin et professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa. Il nous a parlé depuis Ottawa. Jay Ingram : Allison, voilà beaucoup de renseignements très intéressants et nouveaux pour moi. Je ne savais pas que la nicotine, une fois qu’elle a pénétré dans l’organisme et atteint le cerveau, déclenche des mécanismes de dépendance, et ce, non pas en quelques heures ou jours, mais en quelques secondes. D’autres recherches ont déjà établi que le pouvoir de dépendance de la nicotine est comparable à celui d’autres drogues bien connues, comme l’héroïne. J’ignorais tout cela. Allison Sekuler : J’ai aussi trouvé vraiment intéressant ce que le Dr Pipe a dit : « Il ne faut jamais abandonner ». Ça souligne bien ce qu’on a entendu dans l’histoire de Connor, qui a essayé d’arrêter plusieurs fois, mais aussi l’espoir qui s’y rattache. D’abord, il y a ces nouvelles méthodes pour arrêter de fumer, dont Connor a parlé, comme la thérapie cognitivo-comportementale, mais aussi les médicaments actuellement sur le marché, qui sont bien meilleurs que ceux dont nous disposions il y a quelques années. On peut arrêter de fumer quand on arrive à vaincre les préjugés et qu’on a le soutien de sa famille. L’autre chose que j’ai trouvée vraiment incroyable, c’est l’espoir que la Dre Adrienne Johnson a suscité sur la capacité de récupération du cerveau, même si les gens fument depuis longtemps. En seulement trois ans, leur cerveau peut se rétablir au point de devenir comme celui d’une personne qui n’a jamais fumé. On dit toujours qu’il n’est jamais trop tôt ni trop tard. Cet exemple en est une excellente illustration. Pour en savoir plus sur la manière de renforcer la santé du cerveau et de réduire le risque de démence, ou d’en ralentir la progression, visitez notre site Web, defierlademence.org. Vous y trouverez les autres épisodes du balado, ainsi que nos vidéos, des images infographiques et d’autres ressources. On y propose aussi des ressources pour vous aider, vous ou vos proches, à arrêter de fumer. Jay Ingram : Pour les professionnels de la santé qui veulent en savoir plus sur le modèle d’Ottawa pour cesser de fumer, conçu avec l’aide du Dr Andrew Pipe, un lien sera également ajouté. Allison Sekuler : Notre équipe de production pour ce balado est composée de Rosanne Aleong et Sylvain Dubroqua. La production est assurée par PodTechs. La musique a été composée par Steve Dodd et le dessin de la page de couverture a été réalisé par Amanda Forbis et Wendy Tilby. Notre rédacteur et réalisateur associé est Ben Schaub. Jay Ingram : Nous tenons aussi à remercier le Dr Peter Selby et le Dr Stuart Matan-Lithwick, du laboratoire Intrepid du Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto, pour leurs conseils et leur aide. Un grand merci à vous deux. Allison Sekuler : Un grand merci à la Fondation de la famille Slaight, au Centre d’innovation sur la santé du cerveau et le vieillissement et à Baycrest, qui ont financé ce balado. Jay Ingram : Bien sûr, nous vous sommes très reconnaissants de votre soutien, alors n’hésitez pas à vous abonner à Défier la démence, quelle que soit la plateforme où vous écoutez vos balados. N’oubliez pas de laisser un « J’aime », un commentaire ou une note de cinq étoiles. Allison Sekuler : Dans le prochain épisode de Défier la démence, nous vous proposons une émission qui vous tiendra en haleine. Il s’agira de la santé buccodentaire et du risque de démence. Il s’avère qu’il existe des preuves solides que les infections bucco dentaires, comme les maladies parodontales, peuvent augmenter le risque de démence. Jay Ingram : Voilà le type d’émission qui devrait vous donner envie de sortir votre soie dentaire. Allison Sekuler : Cette émission s’adresse à quiconque a un cerveau, des dents et des gencives. Alors, ne la manquez pas. Je m’appelle Allison Sekuler. Jay Ingram : Je m’appelle Jay Ingram. Merci d’avoir écouté Défier la démence, et n’oubliez pas : il n’y a pas d’âge pour prendre soin de son cerveau.